Voceru di Lilla • Jean Paul Poletti
Parlons des gens
Une évocation de la situation
de la femme corse dans cette antique société dont nous sommes directs
héritiers.
La Corse n’a pas échappé à ce
stade patriarcal où la place de la femme est signifiée par des obligations de
tenue ; mes deux grands-mères, la tradition leur enjoignant d’être au
service de leur mari, auraient pris leur repas debout ; nous avons eu du
mal à les faire asseoir à la table familiale. Des proverbes témoignent de cette
situation seconde ; « Donna pesu di casa » soit ‘femme
rez-de-chaussée de maison’ qui signale une reconnaissance de valeur mais
aussi et peut-être surtout une obligation. De la matrone romaine à la pionnière
du western quoi ; c’est une image connue. Toutes ne s’y soumettaient pas ;
on m’a signalé des cas de femmes qui voulaient des enfants mais pas de mari. Je
ne peux dire si c’était seulement toléré mais en apparence cela ne créait pas
de drame. Ce patriarcat ne pouvait fonctionner sans offrir quelques échappatoires
douteux. Ecoutons cette chanson ; c’est un voceru, normalement chanté a capella par
une femme de la famille, la sœur ainée souvent. Celui là est chanté par Poletti. Le voceru est présenté comme un privilège réservé à la femme, un prélude à l’appel
-u rimbeccu- à la vengeance adressé impérativement aux hommes de la famille
élargie jusqu’aux cousins germains d’ascendance paternelle… patriarcat et donc transmission patrilinéaire. Mais la réalité est plus complexe. Il y avait un enjeu
primordial pour les femmes de la famille si celle-ci dérogeait à ouvrir la
vendetta ; celui d’une perte de prestige dans la société villageoise. Une
perte de prestige qui la mettait sous les pressions des autres familles du lieu
qui ne s’embarrassaient pas pour piller et déroger à toute règle de bienséance.
Il y avait donc grand danger pour les filles de la famille de rester vieilles filles
d’avenir très précaire. Alors les femmes s’autorisaient s’engager dans ce
rimbeccu quotidien très bien décrit dans ‘Colomba’ par Prosper Mérimée.
Je livre ce texte que je connaissais chanté à
capella par une femme mais je n’ai pas retrouvé et qui avait un impact
tragique. La tentation esthétique de Jean Paul Poletti en fait une jolie chose
au détriment de son intensité.
Texte
et traduction :
Di poi chi
ti chiamu
Mi sentu mancà la lena:
Più ti vecu e più ti chiammu,
E più cresce la me pena.
I me forze si ne vanu
A chiamatti sempre invanu.
O Andrì, u me fratellu,
Perchè un voli più risponde;
Mi sentu strigne u cerbellu
E u mio core si cunfonde,
A vedati cusi mutu
Stà davanti u me salutu.
Bogliu vive n’i li boschi,
D’erbe, cume l’animali ;
Frequentà i loghi più foschi,
E dorme nantu a l’alpani,
Fin che nasce la vindetta
Chi u sangue d’Andria aspetta.
Depuis que je
t’appelle
Je me sens manquer
de souffle
Plus je te vois et plus je t’implore
Et plus croît ma
peine
Mes forces s’en vont
A t’appeler toujours
en vain
O André mon frère
Pourquoi ne veux-tu
pas répondre
Je sens mon cerveau
se comprimer
Et mon cœur se
confond
A te voir si muet
Rester devant mon
salut
Je veux vivre dans
les bosquets
D’herbe comme les
animaux
Fréquenter les lieux les plus sombres
Et dormir sur
l’alpage
Jusqu’à ce que
naisse la vendetta
Que le sang d’André
attend.
Je n'ai pas réussi à avoir un accès plus simple à la vidéo de Jean Paul Poletti. Je le regrette mais mon idée c'est de souligner à quel point ce qu'on appelle l'âme d'un peuple tient à ses conditions d'être ensemble où l'impératif est d'assurer la survie de la communauté en même temps que la place assurée pour toutes et tous. Il convient quand même de préciser que dans cette société patriarcale, si l'homme croule sous la charge d'assumer son devoir de mâle il a quand même un destin alors que la femme doit se résoudre au sort promis.
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